Chacun veut sa trace dans la neige
Par Danielle, dimanche 25 mars 2007 à 10:15 :: Tourisme :: #258 :: rss
Revue de presse - Le ski hors-piste met la vie du skieur en danger, mais pas seulement (celle des sauveteurs aussi...). Ariane Dayer pour Le Matin Dimanche a rencontré le Valaisan Raphaël Arlettaz, responsable de la chaire de biologie de conservation à l'université de Berne. S'il ne veut pas tuer les sports d'hiver hors des pistes balisées, il nous montre que le stress que nous provoquons sur le milieu animal est important. "On vend la nature par ce qui la dérange", dénonce Raphaël Arlettaz. Pour sauver quelques oiseaux, le professeur veut-il tuer le ski hors piste et les randonnées en raquettes?

Votre étude montre que le hors-piste, les randonnées à ski ou en raquettes, et le snowboard freeride mettent en danger la faune: vous voulez tuer ces sports?
Certainement pas: le tourisme est vital pour les Alpes! Nous montrons toutefois que ces activités en expansion phénoménale augmentent le stress de la faune d'altitude. Je fais mon travail: j'ai une chaire de biologie de la conservation, on me demande de formuler des recommandations de gestion de la biodiversité: je fournis l'information nécessaire.
Votre étude montre que ces sports augmentent le stress des petits coqs de bruyère, les tétras-lyres. Mais ça ne sert à rien, les tétras-lyres?
A quoi sert la culture? A quoi servent Mozart et Beethoven? A quoi sert la nature? Le tétras-lyre est une espèce emblématique des espaces alpins. Il vit dans la zone de transition entre la forêt subalpine supérieure et les premières zones de pâturage et de prairie, c'est-à-dire dans la zone prisée par les skieurs. C'est ce qu'on appelle une «espèce ombrelle», c'est-à-dire que sa présence révèle une certaine qualité de l'écosystème. C'est un baromètre en matière de qualité de l'environnement. Si cette espèce est dérangée, c'est que d'autres le sont aussi: les chamois, les perdrix bartavelles, les lagopèdes, les lièvres variables, les bouquetins, les écureuils, les cerfs.
Vous constatez que les tétras-lyres sont stressés par ces sports?
Oui. Notre étude montre que, dans les zones où les activités de sport de neige sont intensives, il y a 20% de stress chronique en plus. Expérimentalement, nous avons également pu démontrer que, dérangés régulièrement, des oiseaux munis d'émetteurs radios subissaient des augmentations de stress aigu pouvant carrément atteindre 60%.
Et alors, où est le problème?
Les animaux qui vivent en montagne ont une balance énergétique très finement ajustée. Augmenter leur stress a des effets sur leur condition physique et sur la reproduction. L'oiseau grille d'abord des calories sous le coup de la peur (augmentation du rythme cardiaque, production de certaines hormones). Puis il quitte la niche qu'il a faite sous la neige où il reste 20 heures par jour pour se créer un tampon thermique et se cacher des prédateurs. Il regarde ce qui se passe, attend un certain temps avant de se creuser une nouvelle loge; entre-temps, il est exposé aux températures extérieures, ce qui lui fait perdre encore plus d'énergie. Sans compter les effets à long terme: un mâle va moins bien se reproduire parce qu'il n'aura plus suffisamment d'énergie pour des activités aussi essentielles que la parade, soit s'attirer les faveurs d'une femelle. Les femelles produiront des nichées de qualité médiocre.
L'espèce est en voie de disparition?
Pas à ce stade, mais elle a diminué partout et est déjà éteinte localement. Elle ne va probablement pas disparaître sur l'ensemble des Alpes, mais la population risque d'être de plus en plus fragmentée.
Franchement, chacun doit se débrouiller avec son stress. Pourquoi se soucier de celui des tétras?
On peut très bien décider politiquement que le tétras n'a aucun intérêt. Mais on perdrait une espèce emblématique des Alpes, d'autres seront ensuite menacées à leur tour. Je crois qu'on ne peut pas continuer comme ça.
Au fond, vous voulez la peau de tous ces sports: hors-pistes, raquettes, snowboard free ride?
Pas du tout mais il faut reconnaître que la société pousse au sport fun, ça va toujours plus loin, c'est toujours plus fou: le base jumping, le speed-flying. On a l'impression d'être dans un immense espace vierge, un grand terrain de jeu. On fait de la pub pour que tout le monde fasse sa trace dans la neige fraîche. C'est paradoxal: on vend la nature par ce qui la dérange. Regardez comment l'on exploite visuellement le patrimoine Unesco d'Aletsch! Toutes les pubs sur la Suisse dans les villes d'Europe vendent la trace unique dans la neige vierge et après on s'étonne qu'il y ait des gens qui skient dans les zones d'avalanches.
Quand on fait de la raquette, on se sent le roi du respect de la nature. Et voilà que vous nous dites qu'on menace des animaux?
Pour la raquette, l'expansion de ce sport est encore trop récente pour en juger. Mais prenez la peau de phoque: quand on en faisait à l'époque, on se retrouvait juste à deux ou trois au sommet d'une montagne. Aujourd'hui, vous montez au sommet du Val de Bagnes un dimanche d'avril, il y a 150 voitures parquées et vous croisez 200 personnes au sommet. Chacune cherche à faire sa propre trace dans la neige. Des pentes complètes deviennent skiées jusque dans les moindres recoins. Si le tétras est là au milieu, il ne peut pas échapper, il est dérangé partout en permanence.
Donc vous voulez interdire ces sports?
Non, nous allons tout d'abord déterminer les zones de conflit potentiel. On superpose la carte des régions où les gens skient, font de la peau de phoque ou de la raquette, aux zones d'hivernage des tétras. Cela permet de délimiter des zones refuges, pas forcément étendues, où l'on demandera aux gens de respecter la faune
Il s'agirait donc interdire certaines zones aux humains?
Pour le moment on rassemble des données pour prouver que le problème existe. Ensuite on approchera des acteurs locaux pour impliquer tout le monde, pour convaincre que ces mesures se justifient. Il faudrait un cadre légal, comme pour les aspects sécuritaires. Il y aura toujours des gens qui ne respecteront pas les consignes, mais ça pourrait déjà baisser un peu la pression.
Vous voulez donc des mesures incitatives, pas punitives?
Au début, il faut conscientiser les gens. Mais, si cela ne porte pas ses fruits, il faudra en venir au répressif. C'est comme dans le domaine sécuritaire: quand vous créez une avalanche qui fait venir trois patrouilles d'Air Glacier, vous payez s'il est prouvé que c'est de votre faute. Je ne serais pas opposé à ce qu'on donne une amende salée à ceux qui font en toute connaissance de cause une grosse connerie, qui entrent dans une zone d'avalanches ou un secteur protégé. Et puis il y a un autre aspect qui me tient à coeur: on pourrait former les moniteurs de ski et les accompagnateurs de moyenne montagne à informer sur ces réserves hivernales et leur faune. Ces refuges joueraient alors un rôle éducatif.
Culturellement, ces sports ont permis une prise de conscience de la nature. Ce gain n'est-il pas plus important que la disparition de quelques oiseaux?
Peut-être. Dans la mentalité de certaines personnes écolos pures et dures, mais aussi chez les sportifs fanatiques, c'est tout ou rien. Or, dans la vie, on est toujours plus en niveaux de gris qu'en noir et blanc. Au fond, j'aime mieux avoir 10% de moins de tétras mais des gens qui sont conscientisés par les problèmes de la faune de montagne et respectent cette dernière.
La nature, ça appartient à l'homme?
Qu'est-ce que vous voulez que je réponde? A Dieu?
Vous trouvez la question idiote?
Non. C'est une question philosophique importante: à qui appartient la terre, la biodiversité de la création? A elle-même, peut-être. En fait, quelle que soit la réponse, la question qu'il faut poser est plutôt: a-t-on tous les droits sur ce qui nous appartient, dans l'hypothèse où la terre appartient bel et bien à l'homme? Il y a des limites légales, éthiques.
Source : Le Matin Dimanche – Ariane Dayer
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